jeudi 23 avril 2026
lundi 13 avril 2026
Les yeux
LES YEUX D’ALEXANDRE LE GRAND
Alexandre le Grand a déjà conquis la moitié de la terre. Aucune armée, aucun pays, aucune contrée ne lui a résisté. Il est le maître du monde.
Il arrive un jour avec ses compagnons sur un marché du Punjab. À travers la foule dense, il aperçoit l’étal d’un vieux marchand.
Il laisse la bride de son cheval à l’un de ses compagnons, s’approche du vieil homme et lui demande:
– C’est combien?
Devant le marchand, deux yeux humains sont exposés sur une table. Le vieil homme répond:
– Il n’y a pas de prix. Nous prendrons une balance, sur l’un des plateaux nous poserons ces deux yeux et, sur l’autre plateau, tu verseras de l’or. Quand l’or sera plus lourd que les yeux, ils seront à toi.
Alexandre le Grand possède de l’or en quantité.
Il fait venir ses compagnons et leur ordonne de verser de l’or dans le plateau vide de la balance.
Ceux-ci versent un premier sac, puis un deuxième, puis un troisième … Des quantités inestimables d’or
sont versées, mais les yeux sont toujours plus lourds.
Alexandre le Grand demande alors au vieillard:
– Je ne comprends pas ; ces deux yeux sont plus lourds que des kilos d’or!
– Il n’y a rien à comprendre!
Ces deux yeux sont tes yeux et tu es si avide de richesses et de conquêtes que tout l’or du monde ne suffira pas à les combler.
Praline Gay-Para
Tant mieux
– Debout là-dedans !
C’était la formule magique de sa mère, mais c’était la voix de sa grand-mère. Adrienne, quatre ans, décida de ne pas se réveiller. Pourquoi aurait-elle obéi à cette horrible vieille femme, alors qu’elle aimait tant dormir ?
– Debout là-dedans ! répéta la mal nommée Bonne-maman.
Devant l’inertie de la petite fille, l’aïeule arracha d’une main la couette et de l’autre le corps de l’enfant, qu’elle traîna jusqu’à la salle à manger.
Elle la jeta sur une chaise, face à sa place à table, où l’attendaient un bol de café au lait et une assiette de harengs au vinaigre.
– C’est ton petit-déjeuner.
– Je n’ai pas faim, dit Adrienne.
– Cela m’est égal. Ta mère t’a confiée à moi, tu avales ça.
– Je n’aime pas ça.
– On ne te demande pas d’apprécier. C’est la guerre, tu peux t’estimer heureuse d’avoir de la nourriture.
La petite fille prit une bouchée de hareng au vinaigre. C’était infect. Il y en avait encore deux à manger. Elle évalua la possibilité de les avaler sans mâcher. Avec une gorgée de café au lait, cela lui parut jouable. Elle enfourna les deux poissons, ingurgita du breuvage et puis évacua le tout d’un coup de glotte.
C’était sans compter le goût du café au lait qui, mêlé aux harengs au vinaigre, devint exactement celui du résultat immédiat de l’opération : du vomi.
– Sale gosse ! cria Bonne-maman. Encore heureux que tu as rendu dans l’assiette ! Ce sera plus facile à remanger.
– On ne remange pas du vomi, déclara Adrienne, très au courant des usages.
– Chez moi, on obéit. J’interdis ce gaspillage.
L’enfant resta perplexe quelques instants.
– Tu veux une taloche ? interrogea la vieille.
La petite, incrédule, avala le contenu de l’assiette. Ce qui devait arriver arriva : cela ressortit aussitôt.
– Inutile de jouer la comédie, commenta la grand-mère. Tu ne quitteras pas la table aussi longtemps que tu n’auras pas tout gardé.
Adrienne regarda le monstre et sut qu’il éprouvait du plaisir à la faire souffrir de cette manière. Elle était dans une situation aussi difficile que les gnomes dans les contes d’épouvante que sa mère lui racontait. Comment s’en sortaient-ils ? Il lui parut qu’une expression consacrée parviendrait à la tirer de là. Elle essaya ce qu’elle se rappelait, abracadabra, hocus-pocus, tire la chevillette, rien ne fonctionnait.
« Je suis seule au monde avec cette vieille folle, personne ne va venir me sauver », comprit-elle. Combien d’enfants de quatre ans, depuis des milliers d’années, s’étaient retrouvés face à l’évidence de leur perte ? Un instinct les avertissait sans doute qu’il n’y avait plus d’espoir et qu’il ne leur restait plus qu’à endurer l’infini du supplice.
Ce n’est pas ce qu’il advint d’Adrienne. Il se produisit un glissement dans son esprit, l’univers perdit son assise sous elle et elle fut foudroyée par une découverte miraculeuse qui tenait en deux mots : tant mieux.
C’étaient des paroles qu’elle avait entendues dans la bouche de sa mère. Elle n’était pas sûre d’en saisir la signification. Elle sentait qu’il y avait là une décision de bonne humeur, la version joyeuse du sang-froid.
« Puisque me voici livrée à la bourrelle, je la regarderai droit dans les yeux et je tairai le tant mieux qui me sauvera. »
Dont acte. Adrienne se redressa et, dévisageant calmement l’adversaire, mangea le vomi sans grimacer. Ensuite, elle termina le bol de café au lait.
La grand-mère l’observa avec suspicion, l’air de se demander quel mauvais procédé on lui cachait.
– Merci pour ce petit-déjeuner, Bonne-maman. Puis-je sortir de table, s’il vous plaît ?
La vieille la conduisit dans la salle de séjour et resta en sa compagnie une dizaine de minutes, afin de s’assurer que l’enfant n’allait pas rendre derrière son dos. Quand elle n’eut plus de doute sur cette question, elle se leva pour quitter la pièce.
– Est-ce que je peux aller jouer dehors ?
– Non, tu resteras ici.
– Et si je dois faire pipi ?
– Les toilettes sont à côté.
La grand-mère attrapa un énorme trousseau de clefs et ferma à double tour la porte de ce salon. Adrienne y vit la garantie de sa tranquillité et commença à explorer ce lieu nouveau.
Amélie Nothomb.
Tant mieux.
Albin Michel, 2025.
jeudi 9 avril 2026
Qui est l'auteur
L’AUTEUR ORIENTE
LA PERCEPTION
On imagine volontiers que le jugement esthétique naît d’un rapport immédiat entre un sujet et une œuvre, comme si le goût relevait d’une pure résonance individuelle. Mais la perception du beau n’est jamais un acte isolé : elle s’enracine dans des contextes, des attentes et des hiérarchies invisibles. Avant même de voir une image, d’écouter un morceau ou de lire un texte, notre cerveau a déjà intégré des indices de valeur : la réputation de l’artiste, la reconnaissance sociale ou la légitimité conférée par l’institution. Ces signaux de prestige orientent notre attention, modulent nos émotions et façonnent la qualité même de notre expérience esthétique.
Pour comprendre ce mécanisme, il faut distinguer deux voies du traitement cérébral3 :
- La perception « bottom-up », qui part des données sensorielles brutes (formes, couleurs, sons, définitions brutes) et analyse ce qui est réellement perçu.
- La perception « top-down », qui s’appuie sur les croyances, les connaissances et les attentes préalables.
L’expérience esthétique devient alors le théâtre d’un double jugement : formel, qui évalue les qualités sensorielles de l’œuvre, et nominal, qui repose sur la croyance dans la valeur du créateur. Ces deux dimensions s’entrelacent dans chaque regard, chaque écoute, chaque lecture. Le plaisir esthétique résulte de cette dialectique entre attente, surprise et récompense, entre reconnaissance et nouveauté.
Le nom agit ainsi comme une instruction cognitive : il prépare le cerveau à repérer certains traits, à valoriser certains détails, à anticiper une émotion. Ces deux voies – sensorielle et symbolique – coopèrent en permanence : aucun spectateur ne perçoit une œuvre « à l’état pur ». Un simple nom prestigieux peut rendre plus saillants des aspects secondaires, transformer la texture d’un son, la lumière d’une image, ou au contraire dissimuler les faiblesses formelles.
Du marché de l’art au cinéma : quand la signature devient perception
Le marché de l’art repose presque entièrement sur la signature. Une œuvre sans nom, ou mal attribuée, voit sa valeur s’effondrer. Cette dévaluation n’est pas seulement juridique ou financière : elle révèle une transformation profonde de la perception. Ce que le cerveau voit, il ne le voit jamais seul – il le voit avec ce qu’il croit savoir.
Une étude expérimentale de 2016 a montré que, pour des participants non experts, la simple présence du nom de l’artiste sur une œuvre conduisait à des évaluations esthétiques plus élevées, même si l’image était la même4. Cette influence ne s’arrête pas aux spectateurs profanes. Même les experts, formés à « voir au-delà du nom », n’y échappent pas. L’histoire des grands faussaires le prouve. Dans les années 1930 et 1940, Han van Meegeren vendit sur le marché international des toiles qu’il peignait lui-même, mais qu’il attribuait à Vermeer. Ces faux furent non seulement achetés, mais admirés, analysés, célébrés comme des chefs-d’œuvre. Leur beauté semblait « évidente » – jusqu’à la révélation de la supercherie, qui transforma aussitôt ces mêmes tableaux en œuvres fades et maladroites. Le changement ne venait pas de la toile, mais du nom5.
Quelques décennies plus tard, Elmyr de Hory remplit musées et collections de faux Matisse, Modigliani ou Picasso6. Là encore, la reconnaissance du « style » dépendait de l’attente générée par la signature. Une œuvre signée authentifie, mais surtout oriente : elle colore l’image d’un récit, projette une intention, crée un horizon d’interprétation.
Les neurosciences confirment ce que les marchands d’art savent intuitivement : le nom modifie la perception sensorielle. Dans une étude de l’université de Göteborg7, des participants observaient des images identiques, parfois attribuées à Rembrandt ou Picasso, parfois à des artistes anonymes. Les œuvres « signées » déclenchaient une activation plus forte du striatum ventral (récompense), de l’hippocampe (mémoire contextuelle) et du cortex préfrontal médian (attention soutenue). Le plaisir esthétique dépendait directement de l’attente suscitée par la signature.
Le phénomène s’étend bien au-delà des arts visuels.
Dans le domaine musical, plusieurs expériences ont montré que la même pièce, présentée comme étant de Mozart, est jugée plus belle, plus complexe, plus émouvante que lorsqu’elle est attribuée à un inconnu ou à une intelligence artificielle. Cet « effet Mozart inversé » illustre à quel point le prestige d’un nom module la perception sonore : une pièce dite « signée Mozart » active plus fortement le système de récompense que lorsqu’elle est présentée comme l’œuvre d’un étudiant.8 Notre oreille n’entend pas seulement des sons : elle entend une intention, une histoire, une légitimité.
Ce biais touche aussi le cinéma, art collectif par excellence, mais saturé d’auteurs supposés. Une étude récente9 a examiné comment l’attribution d’un statut élevé, symbolisé par un Oscar du meilleur réalisateur, influence l’évaluation perçue de la qualité d’un film. Les chercheurs ont montré que, même lorsque les extraits de films visionnés étaient identiques, les participants jugeaient les œuvres plus favorables lorsqu’elles étaient associées à un réalisateur primé. L’effet révèle que le prestige ou la reconnaissance institutionnelle modifie profondément le jugement esthétique, indépendamment des caractéristiques objectives de l’œuvre, soulignant le rôle des signaux sociaux et des autorités dans la perception et l’appréciation culturelle. Les théoriciens du cinéma Robert Stam, Richard Burgoyne et Sandy Flitterman- Lewis ont montré dans New Vocabularies in Film Semiotics que le cinéaste ne se réduit pas à l’individu derrière la caméra : son nom fonctionne comme un cadre interprétatif. Il oriente la réception, unifie des choix formels dispersés et légitime certaines interprétations, transformant même l’ambiguïté en intention. Les chercheurs analysent comment un même plan de paysage urbain, neutre en apparence, est perçu différemment selon qu’il est attribué à Orson Welles ou à un réalisateur inconnu : chez Welles, il devient immédiatement « expressionniste », chargé de tension et de symbolisme, alors que chez un inconnu, il reste anodin. La « signature » ne se limite donc pas à une simple étiquette : elle devient un véritable dispositif de lecture, un prisme qui organise ce que le spectateur croit voir et prépare sa perception avant même le visionnage10.
Contre les figures d’autorité.
Karaki Samah.
Éditions rue de l’échiquier, 2025.