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jeudi 9 avril 2026

Qui est l'auteur

L’AUTEUR ORIENTE

LA PERCEPTION

On imagine volontiers que le jugement esthétique naît d’un rapport immédiat entre un sujet et une œuvre, comme si le goût relevait d’une pure résonance individuelle. Mais la perception du beau n’est jamais un acte isolé : elle s’enracine dans des contextes, des attentes et des hiérarchies invisibles. Avant même de voir une image, d’écouter un morceau ou de lire un texte, notre cerveau a déjà intégré des indices de valeur : la réputation de l’artiste, la reconnaissance sociale ou la légitimité conférée par l’institution. Ces signaux de prestige orientent notre attention, modulent nos émotions et façonnent la qualité même de notre expérience esthétique.

Pour comprendre ce mécanisme, il faut distinguer deux voies du traitement cérébral3 :

  • La perception « bottom-up », qui part des données sensorielles brutes (formes, couleurs, sons, définitions brutes) et analyse ce qui est réellement perçu.
  • La perception « top-down », qui s’appuie sur les croyances, les connaissances et les attentes préalables.

L’expérience esthétique devient alors le théâtre d’un double jugement : formel, qui évalue les qualités sensorielles de l’œuvre, et nominal, qui repose sur la croyance dans la valeur du créateur. Ces deux dimensions s’entrelacent dans chaque regard, chaque écoute, chaque lecture. Le plaisir esthétique résulte de cette dialectique entre attente, surprise et récompense, entre reconnaissance et nouveauté.

Le nom agit ainsi comme une instruction cognitive : il prépare le cerveau à repérer certains traits, à valoriser certains détails, à anticiper une émotion. Ces deux voies – sensorielle et symbolique – coopèrent en permanence : aucun spectateur ne perçoit une œuvre « à l’état pur ». Un simple nom prestigieux peut rendre plus saillants des aspects secondaires, transformer la texture d’un son, la lumière d’une image, ou au contraire dissimuler les faiblesses formelles.

Du marché de l’art au cinéma : quand la signature devient perception

Le marché de l’art repose presque entièrement sur la signature. Une œuvre sans nom, ou mal attribuée, voit sa valeur s’effondrer. Cette dévaluation n’est pas seulement juridique ou financière : elle révèle une transformation profonde de la perception. Ce que le cerveau voit, il ne le voit jamais seul – il le voit avec ce qu’il croit savoir.

Une étude expérimentale de 2016 a montré que, pour des participants non experts, la simple présence du nom de l’artiste sur une œuvre conduisait à des évaluations esthétiques plus élevées, même si l’image était la même4. Cette influence ne s’arrête pas aux spectateurs profanes. Même les experts, formés à « voir au-delà du nom », n’y échappent pas. L’histoire des grands faussaires le prouve. Dans les années 1930 et 1940, Han van Meegeren vendit sur le marché international des toiles qu’il peignait lui-même, mais qu’il attribuait à Vermeer. Ces faux furent non seulement achetés, mais admirés, analysés, célébrés comme des chefs-d’œuvre. Leur beauté semblait « évidente » – jusqu’à la révélation de la supercherie, qui transforma aussitôt ces mêmes tableaux en œuvres fades et maladroites. Le changement ne venait pas de la toile, mais du nom5.

Quelques décennies plus tard, Elmyr de Hory remplit musées et collections de faux Matisse, Modigliani ou Picasso6. Là encore, la reconnaissance du « style » dépendait de l’attente générée par la signature. Une œuvre signée authentifie, mais surtout oriente : elle colore l’image d’un récit, projette une intention, crée un horizon d’interprétation.

Les neurosciences confirment ce que les marchands d’art savent intuitivement : le nom modifie la perception sensorielle. Dans une étude de l’université de Göteborg7, des participants observaient des images identiques, parfois attribuées à Rembrandt ou Picasso, parfois à des artistes anonymes. Les œuvres « signées » déclenchaient une activation plus forte du striatum ventral (récompense), de l’hippocampe (mémoire contextuelle) et du cortex préfrontal médian (attention soutenue). Le plaisir esthétique dépendait directement de l’attente suscitée par la signature.

Le phénomène s’étend bien au-delà des arts visuels.

Dans le domaine musical, plusieurs expériences ont montré que la même pièce, présentée comme étant de Mozart, est jugée plus belle, plus complexe, plus émouvante que lorsqu’elle est attribuée à un inconnu ou à une intelligence artificielle. Cet « effet Mozart inversé » illustre à quel point le prestige d’un nom module la perception sonore : une pièce dite « signée Mozart » active plus fortement le système de récompense que lorsqu’elle est présentée comme l’œuvre d’un étudiant.8 Notre oreille n’entend pas seulement des sons : elle entend une intention, une histoire, une légitimité.

Ce biais touche aussi le cinéma, art collectif par excellence, mais saturé d’auteurs supposés. Une étude récente9 a examiné comment l’attribution d’un statut élevé, symbolisé par un Oscar du meilleur réalisateur, influence l’évaluation perçue de la qualité d’un film. Les chercheurs ont montré que, même lorsque les extraits de films visionnés étaient identiques, les participants jugeaient les œuvres plus favorables lorsqu’elles étaient associées à un réalisateur primé. L’effet révèle que le prestige ou la reconnaissance institutionnelle modifie profondément le jugement esthétique, indépendamment des caractéristiques objectives de l’œuvre, soulignant le rôle des signaux sociaux et des autorités dans la perception et l’appréciation culturelle. Les théoriciens du cinéma Robert Stam, Richard Burgoyne et Sandy Flitterman- Lewis ont montré dans New Vocabularies in Film Semiotics que le cinéaste ne se réduit pas à l’individu derrière la caméra : son nom fonctionne comme un cadre interprétatif. Il oriente la réception, unifie des choix formels dispersés et légitime certaines interprétations, transformant même l’ambiguïté en intention. Les chercheurs analysent comment un même plan de paysage urbain, neutre en apparence, est perçu différemment selon qu’il est attribué à Orson Welles ou à un réalisateur inconnu : chez Welles, il devient immédiatement « expressionniste », chargé de tension et de symbolisme, alors que chez un inconnu, il reste anodin. La « signature » ne se limite donc pas à une simple étiquette : elle devient un véritable dispositif de lecture, un prisme qui organise ce que le spectateur croit voir et prépare sa perception avant même le visionnage10.

Contre les figures d’autorité.
Karaki Samah.
Éditions rue de l’échiquier, 2025.



Philippe Didion.-
Uploaded Image

jeudi 2 avril 2026

Le monopole du langage

 

Nous avons perdu le monopole du langage. Cela s’est produit si vite, en trois ou quatre ans à peine, et par un truchement si inattendu que beaucoup semblent encore ignorer ou minimiser l’ampleur du bouleversement. Pourtant, il est urgent d’en prendre conscience : pour la première fois dans notre histoire, nous sommes confrontés à des interlocuteurs qui ne sont pas des êtres humains dotés d’un cerveau biologique, mais des réseaux de neurones formels implémentés par des composants électroniques en silicium. Des machines, en somme. Je n’aurais pas cru écrire cela de mon vivant en dehors d’un texte de science-fiction : désormais, les machines parlent.

Si les machines parlent, c’est grâce aux grands modèles de langage, ou large language models (LLM) : des modèles d’apprentissage profond entraînés sur des quantités colossales de données à prédire le prochain mot d’un texte (et même un peu moins que le prochain mot). Il est fascinant qu’une tâche aussi étroite et myope en apparence ait pu donner naissance à des capacités si générales et si profondes.

Quand je dis que les machines parlent, j’entends notamment ceci : un chatbot fondé sur un LLM, comme par exemple ChatGPT, Claude, Gemini, DeepSeek ou Mistral, est capable d’avoir avec vous, sur presque n’importe quel sujet, une conversation longue, suivie, structurée, pertinente, en somme une conversation qui tienne la route au moins autant que celle que vous pourriez attendre d’un congénère humain typique. Certes, des incompréhensions et des erreurs peuvent se glisser dans les propos du chatbot, mais souvenez-vous qu’il y en a aussi régulièrement dans les discussions entre êtres humains et que nous ne remettons pas pour autant en cause notre capacité à parler. Après tout, l’erreur est humaine, paraît-il.

J’irai plus loin concernant la qualité conversationnelle des LLM : à bien des égards, ce sont déjà des interlocuteurs beaucoup plus compétents que le premier humain venu. Si une telle affirmation vous fait lever les sourcils, je vous invite à la mettre sérieusement à l’épreuve : prenez une version récente d’un chatbot fondé sur un LLM, par exemple Claude-4 d’Anthropic (pour changer du sempiternel ChatGPT), et lancez-vous dans une discussion sur un sujet qui vous tient à cœur. Il ne s’agit pas de le piéger, de lui faire passer un test de connaissance ou de résolution de problème : essayez simplement, au moins une fois, de le traiter comme un interlocuteur digne de ce nom avec qui vous souhaiteriez explorer un sujet en toute sincérité. Exposez votre point de vue puis invitez-le à en discuter, à formuler des objections, à y répondre, à élargir la réflexion, à l’approfondir. Vous pourriez être surpris de la capacité du chatbot à mettre de l’ordre dans vos propres idées, à les analyser de façon rigoureuse, à les questionner avec pertinence, à mener, en somme, une véritable conversation de fond. Proposez le même sujet au premier quidam venu et comparez le résultat. Je gage que la comparaison sera le plus souvent peu flatteuse pour l’être humain.

Si vous en doutez, c’est peut-être que vous n’avez testé que ChatGPT-3.5 (c’est-à-dire la version initiale du chatbot qui était la seule accessible gratuitement sur le site d’OpenAI pendant les premiers mois de son déploiement), et que vous n’y avez guère touché depuis. Dans ce cas, la vision que vous avez des LLM est profondément faussée, et je ne saurai trop insister sur ce point : faites l’effort de parler à ces machines avant de décréter qu’elles ne savent pas parler.

Malgré tout, certains voudront peut-être objecter : « D’accord, elles sont très convaincantes pour donner l’impression de parler, mais au fond, non, elles ne parlent pas. Pas vraiment. Elles ne font qu’imiter, simuler une conversation. » Je reviendrai plus loin sur ce type d’objection qui me semble assez paradoxale quand on l’examine de près. Mais pour le moment je me bornerai à faire remarquer ceci : imiter ou simuler le comportement verbal humain au point de mener des conversations au moins comparables (si ce n’est supérieures à certains égards) à celles que vous pourriez avoir avec vos congénères, mesurez-vous à quel point c’est déjà extraordinaire ? C’est littéralement de la science-fiction !

La parole aux machines : Philosophie des grands modèles de langage.
Thibaut Giraud.
Grasset, 2026.